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Les étiquettes 

“À destination des scolaires” ne veut absolument rien dire ou comment Mamie et Tituan se sont retrouvées dans la même salle de spectacle

 

Confortablement allongée dans mon lit, me laissant aller à quelques habituelles réflexions sur le milieu culturel que je fréquente, j’ai pensé à la notion de spectacle que l’on qualifie “à destination des scolaires”. N’allez pas croire que cela provoque en moi un gonflement d’égo en ayant ce genre de réflexions mais plutôt un constat d’une triste réalité de mon quotidien navrant. Et bien évidemment que dans mon esprit s’est vite entremêlé plusieurs points à éclaircir pour savoir de quoi l’on cause. Pour me dédouaner dès le départ, je ne parle que de mon champ de connaissance - qui est très limité avouons-le, d'autres maîtrisent bien mieux le sujet et tout ce que je vais dire est sûrement un ramassis d’inexactitudes. Ainsi, dear reader, comme dirait l’autre - si tu n’as pas la ref, déso pas déso comme dirait les boomers trentenaires- te voilà prévenu. 

 

Mon champ de connaissance s’appelle “On répète Andromaque” . Il est plus facile de partir de ce que l’on connaît. “ On répète Andromaque” est une pièce tout public à partir de 12 ans. Point barre. Qu’il y a-t-il à comprendre? Que cette pièce peut être vue aussi bien par des vieux, que par des jeunes, tant qu’ils ont à peu près 12 ans. Bon. Une fois qu’on a dit ça, on a tout dit et rien dit en même temps. 

Dans le jargon culturel, le fait de définir un spectacle à partir de 4 ans fait de lui un spectacle “jeune public”. 0-3 ans, très jeune public. Ce qui est vrai, ils sont vraiment très jeunes avec leurs petites joues toutes rondes, toutes mimis. Ensuite, c’est jeune public. Jusqu’à 18 ans. 

 

Les programmateurs - partons du principe que tout est de leur faute. L'humanité entière se trompe sur Ève et son péché. Ce n'est pas cette femme qui a causé la fuite du jardin d'Éden mais bien … le programmateur. Ce postulat étant dit, le programmateur pose des catégories. Il faut définir, étiqueter, classer. Tel spectacle, c’est tout public ? Mais à partir de quel âge ? 10 ans? c’est un jeune public alors. Ah c’est familial ? On peut venir avec son pitchoune et mamie alors ? Non? Alors ce n'est pas familial. Ça dure combien de temps ? 

 

Le temps du spectacle fait catégorie. On met en garde le metteur en scène que passé ce délai d’une heure, le “jeune” ne tient plus en place. Il bouge, chuchote, devient complètement anarchique et commence à faire des bruits d’animaux. “Vous comprenez, la nouvelle génération se déconcentre si vite.”

On conseille à l'artiste de réduire son temps de spectacle. Même si ça sabre le propos, l’esthétique ou le sens. On veut de l’efficacité. “ Et puis vous savez pour les bus”. Certaines compagnies adaptent même des versions de spectacle : une courte pour les scolaires, une plus longue pour le tout public. Résultat : la représentation scolaire est toujours choisie, peu importe l’âge des spectateurs. Les scolaires viennent sur l'horaire de la séance tout public, les anciens curieux sur la séance scolaire et tout ça crée un joyeux bordel. 

 

Un spectacle “à destination des scolaires” m’horripile. M’envahit. M’angoisse. C’est dingue comment le terme “ à destination des scolaires” vide tout le sens inhérent au mot spectacle. J’entends “formatage” “consensuel” “lisse”. Faut que ça marche, faut que ça tienne. Faut que ça dise des choses sans trop en dire, faut pas être trop vulgaire, faut pas trop déranger sinon, “vous comprenez, les professeurs seront dépassés après”, faut être pédagogue mais pas trop, faut rester artiste “quand même, on veut un spectacle, pas une médiation culturelle”, faut que ça soit léger techniquement parce que sinon ça ne peut pas jouer dans le collège de St-Rantanplan et ça serait dommage, là bas, les jeunes ne connaissent que l’odeur des champs et le bruit des moteurs, mais pas trop léger techniquement non plus sinon ça ne ferait pas professionnel. 

 

“On répète Andromaque” est un spectacle tout public à partir de 12 ans. Et donc oui, intrinsèquement, disons le tout fort - apparemment quand on dit tout fort les choses, ça passe mieux que quand on les tait- “On répète Andromaque” est un spectacle à destination des scolaires. Quel gros mot.

 

Mais on l’a bien cherché. Ça dure une heure quinze, c'est une bande de trentenaires qui cherchent à monter Andromaque de Racine. Les institutions publiques leur demandent de faire une médiation culturelle devant des collégiens sinon ils ne seront pas financés. 

Et la réalité nuancerait en mentionnant que les artistes doivent faire des actions culturelles en lien avec leur spectacle, à cette condition -et non la seule- ils seront éligibles à prétendre à un financement. Mais, un peu de fiction tout de même, on reste des artistes. 

Les comédiens parlent un langage courant, la versification amène un langage soutenu et la traduction racinienne est familière. Le public est pris à parti. C’est dynamique. Est-ce qu’on ne serait pas sur THE spectacle à destination des scolaires, si attendu? (dans tous les sens du terme). Et bien … non. Trop vulgaire pour certains (c’est vrai que nos adolescents sont si prudes), trop long (¼ d’heure de trop), trop éduc’pop (le débat mouvant à la fin qui permet de lier les générations dans la réflexion, c’est pas dingue), trop jeune (pas de costumes, pas de technique), trop chill, trop cool. Trop. Pas assez. Racine? compliqué en fait. Même si tout l’enjeu du spectacle -ce pari est réussi, merci à l’auteur de cette réécriture- est de rendre accessible cette histoire complexe d’alliances politiques et de trahisons amoureuses. Mais, je suis bien d’accord, le film Troie est compliqué… Heureusement qu’il y a Brad Pitt pour se rincer l'œil. Je lui ai demandé de jouer mais il n’était pas disponible. 

 

A quel moment les cases des grilles de programmation de spectacle vivant se sont réduites à n’accueillir que des produits? A quel moment la peur s’est emparé des rangs : dans celui des programmateurs d’entendre les professeurs râler, qui eux-mêmes ont peur d’entendre les parents râler parce que leur chérubin ont entendu “putain” dans un spectacle? 

 

“A destination des scolaires” ne veut absolument rien dire. “Jeune public” ne veut absolument rien dire. A la limite, mettons “spectacle”, interdit aux moins de 12 ans. moins de 14 ans. Comme les films. Laissons la responsabilités aux parents et aux diffuseurs de le montrer ou non. Laissons les vieux regarder Tchoupi et les jeunes matter Ôde aux fleurs du mal sur lit de jonquilles. Laissons les personnes se positionner sur l’âge autorisé du spectacle. Est-ce qu’un professeur va amener ces élèves à visionner Insidious? Non. Et encore, si il fait bien son taf, il pourrait trouver des ponts intéressants sur la figure de l’héroïne et les étapes de narration du récit. Et ça marcherait. Peut-être même mieux que de l’amener voir Jean fait dans son pot. Narration sûrement intéressante au demeurant sur les étapes de propreté de l’enfant, mais là n’est pas le sujet.

 

L’artiste veut anticiper la réaction du programmateur. Le programmateur veut anticiper la réaction du public. Le public a de la bouillie.

 

Laissons les gens se planter, être choqués, bouleversés, atterrés, étonnés. Responsabilisons le public. Accompagnons-les mais arrêtons de les endormir avec une bonne soupe de vide artistique. Le fait de vouloir caser des spectacles dans des lignes institutionnelles ne fait que déresponsabiliser l'entièreté de la chaîne des acteurs du spectacle vivant. Je pense bien que Tituan, 3 ans, ne va pas apprécier longtemps "On répète Andromaque" et qu’au bout de 10 minutes il se retrouvera soit sur la scène à chercher sa tétine soit il pleurera en cherchant ses responsables légaux. Questionnons-nous plutôt sur l’implicite cahier des charges que l’on hérite quand on crée un spectacle “à destination des scolaires”. 

 

Les liens avec le programme scolaire sont-ils obligatoires? Les liens avec des thématiques sociales et gouvernementales sont-ils obligatoires? Une durée contre l’ensauvagement des jeunes dans une salle de spectacle est-elle obligatoire?  

 

Un “jeune” peut recevoir de la complexité et il doit même recevoir de la complexité. Il doit s’ennuyer, trouver ça long, ne rien comprendre, tout saisir d’une idée, avoir une révélation intellectuelle, s’en foutre et pourquoi pas piquer un petit roupillon quand le comédien prend son inspiration pour les derniers vers de Racine. C’est juste. C’est bien. C’est la vie. C’est l’art. C’est vivant. 


 

5 septembre 2026

Anne-Claire

*lisez programmateur, programmatrices / metteur en scène, metteuse en scène / le jeune, la jeune / Tituan, Titane, etc

 

**On répète Andromaque est une réécriture de S.Sauphanor, pour la Compagnie du Poulpe

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